Pourquoi j’admire Robert Doisneau

Cela fait quelques temps maintenant que je m’intéresse à Robert Doisneau, et j’avais très envie d’écrire un article à son sujet. Plus je m’intéresse au personnage et à son oeuvre, plus je me rends compte que nous avons à apprendre de lui.

Alors, la plupart des gens le connaissent pour son célèbre cliché Le Baiser de l’Hôtel de Ville. Celui-ci a largement contribué à sa popularité, en dehors même du milieu de la photographie. Et c’est tant mieux pour lui. 🙂

Ceci dit, je propose dans cet article de découvrir un peu plus en profondeur la nature de ce photographe de talent. Il y a dans l’oeuvre de Robert Doisneau une simplicité, une clarté dans le ton, que je trouve particulièrement touchante. (Et que je lui envie !) C’est aussi que ses partis pris et sa façon de travailler ont quelque chose de différent par rapport à la plupart des photographes. En particulier sa conception de la mise en scène.

Bref, cet article n’a pas seulement pour but de s’intéresser à une partie de l’histoire de la photo. Ce que je souhaite ici, c’est avant tout présenter ce que l’on peut retenir de l’un des plus grands photographes du vingtième siècle. 🙂

En avant pour la rétrospective !

Le Baiser de l'Hôtel de Ville - Robert Doisneau
Le Baiser de l’Hôtel de Ville, la photographie sans doute la plus célèbre de Robert Doisneau. Prise en 1950, elle n’est vraiment devenue populaire qu’à partir de 1986, date de sa commercialisation en tant qu’affiche. (Le couple sur la photo est un vrai couple.)

 

Qui est Robert Doisneau ?

Un petit peu d’histoire pour commencer ! Robert Doisneau est un photographe français, né en 1912 à Gentilly, juste à côté de Paris.

En 1929, vers ses 17 ans, il sort diplômé de l’École Estienne, qui existe encore aujourd’hui et que l’on connaît, de façon plus explicite, sous le nom d’École Supérieure des Arts et Industries Graphiques. Il y apprend le métier de graveur lithographe. Pour faire simple, la lithographie est un procédé qui permet, à l’époque, d’imprimer en plusieurs exemplaires une même illustration, en reproduisant un tracé réalisé à l’encre et appliqué sur une pierre. Il affirme, assez ironiquement, avoir réalisé de telles études parce que ses parents le voyaient bien travailler assis. (Ce que les bons garçons ne feraient pas pour leurs parents !)

Il commence à exercer, l’année suivante, à l’Atelier Ullmann, en dessinant des étiquettes pour des pharmacies. En 1931, il fait une rencontre décisive en la personne d’André Vigneau, avec qui il va apprendre la photographie. Ses premiers reportages photo ont d’ailleurs lieu dans la foulée. Il finit par quitter l’atelier, et devient photographe industriel dans les usines Renault. Mais après cinq années, il se fait renvoyer pour faute de retards répétés. (Il avait également la manie de truquer sa carte de pointage. 🙂 ) Nous sommes alors en 1939, et c’est à ce moment qu’il décide de devenir photographe indépendant. Ce statut l’accompagnera jusqu’à sa mort, en 1994.

Doisneau, c’est donc un peu plus de soixante années d’activité dans la photographie, et plus de 450 000 négatifs. Mais ne tombons pas dans la folie des grands chiffres ! Consacrons-nous plutôt à l’étude de son génie et de son originalité. 🙂

La douche à Raizeux - Robert Doisneau
La douche à Raizeux, 1949. Un de mes clichés préférés 🙂

Un enfant qui sèche - Robert Doisneau

Le Pigeon Indiscret - 1964
Le Pigeon Indiscret, 1964.

 

Une oeuvre singulière

Ce que Doisneau affectionne particulièrement, c’est la photo de rue. Une grande partie de son oeuvre est d’ailleurs consacrée à Paris (ainsi que la banlieue parisienne), en quelque sorte « l’aquarium » où il se plaît à nager, comme il le dit lui-même. Ressortent ainsi de ses photos des émotions subtiles, mêlées d’élégance, de délicatesse, et d’humour, évidemment symptomatiques de son amour pour les gens.

À côté des photographies de la scène parisienne, Doisneau nous livre également quelques photo-reportages plus originaux, par exemple réalisés en URSS ou aux États-Unis. Je dois d’ailleurs dire que l’ambiance qui se dégage de son photo-reportage réalisé à Palm Springs en 1960 a quelque chose de très intéressant. Robert Doisneau en a d’ailleurs une vision assez ironique, puisqu’il déclare être allé là-bas à la suite d’une erreur informatique. Le but de sa mission était d’immortaliser un championnat de golf, même s’il admet qu’il n’y connaissait rien à ce sport. Comme le montrent ses clichés, il profitera en fait surtout de ce voyage pour photographier la société mondaine américaine.

Quelques belles photos de la série de Palm Springs au passage :

Palm Springs 01 - Robert Doisneau

Palm Springs 02 - Robert Doisneau

Palm Springs 03 - Robert Doisneau

 

La simplicité avant tout

Il n’y a pas de recherche très sophistiquée dans ses poses, alors que la volonté esthétique était déjà très en vogue au vingtième siècle. De la même façon, le cadrage vise souvent à l’essentiel : Doisneau fait au plus simple.

Comme il l’explique dans une interview donnée à la RTBF (et que vous pouvez écouter directement à la fin de cet article), il demande souvent au sujet de regarder directement l’objectif, plutôt que de faire semblant de porter son regard ailleurs. Pour lui, quelque chose de formidable passe par le regard. (Il explique au passage que si certaines de ses photos vieillissent bien, c’est d’ailleurs grâce à ça.)

Cet exemple est à mes yeux caractéristique de sa démarche. Doisneau sait faire preuve de patience, de pudeur, et de bienveillance à l’égard de ses sujets. (Autant de valeurs essentielles à ses partis pris.) Il ne s’immisce pas dans la vie des gens de façon intrusive. Au contraire ! Il sympathise tranquillement pour tirer tout ce qu’il peut tirer de digne et d’éloquent dans un visage. Ainsi se construit son adorable univers. 🙂

L’une de ses plus fortes aspirations, c’est de « saisir les gestes ordinaires des gens ordinaires dans des situations ordinaires ». Grosso modo, Robert Doisneau a toujours pris à contrepied la recherche esthétique, pour capturer des moments de vie assez bruts, empreints d’un aspect à la fois naturel et modeste. Est-ce à dire qu’il ne mettait pas en scène ses sujets ? Pas exactement.

Concours de tatouages
Concours de tatouages dans un bar (dans les années 1940).
Les Pains de Picasso, 1952 - Robert Doisneau
Les Pains de Picasso, 1952.
Publicité SNCF, 1964 - Robert Doisneau
Publicité SNCF, 1964.
Publicité Renault, 1935 - Robert Doisneau
Publicité Renault, 1935.
La femme au volant - Robert Doisneau
La femme au volant, 1961 (Photo publicitaire).

 

Un art de la mise en scène très singulier

Dans une interview qu’il donne à je ne sais plus quelle télé, la journaliste dit, à un certain moment, qu’il a « mis en scène » certains de ses sujets. Aussitôt, Robert Doisneau l’interrompt pour livrer sa conception de la mise en scène. Il n’aime pas cette expression, qui lui donne le sentiment de profiter de vulgaires figurants, à qui il demanderait de se tenir de telle façon, d’arborer tel accessoire, en faisant tel geste, etc.

Pour lui, la mise en scène se limite à choisir un angle. Et c’est cet angle seul qui permet de rendre l’image lisible. « J’attends que l’image ressemble à une lettre de l’alphabet » déclare-t-il. Pourquoi ? Parce qu’une lettre romaine est immédiatement lisible chez l’esprit latin. Et je crois qu’on tient vraiment là, dans cette confession, une part de son génie à photographier les gens avec force et simplicité.

Le Remorqueur du Champs de Mars - Robert Doisneau
Le Remorqueur du Champs de Mars, 1943. La lecture est ici d’une limpidité sans pareille !

 

Le génie de Doisneau

« Les images malhabiles témoignent d’une belle fluidité de l’âme et d’une impatience à faire partager les émotions. »

Ça n’a peut-être l’air de rien, mais je crois qu’il s’agit de la phrase la plus géniale de Robert Doisneau. Loin de rejeter toute forme d’aisance concernant la maîtrise des principes techniques de la photographie, ce qui ressort de cette citation, c’est un ressenti particulièrement original et perspicace de ce que peuvent exprimer des photographies.

La simplicité est déjà quelque chose de très puissant en soi. L’art d’être malhabile est aussi quelque chose de bien plus complexe qu’il n’y paraît. Feindre la maladresse au point de la confondre avec elle-même, il faut être sacrément habile pour y parvenir. (Pour faire une analogie, j’ai envie de dire : Derrière chaque bévue de Chaplin se dissimule toujours une pirouette formidablement exécutée.)

Et puis il y a aussi cette phrase : « Suggérer, c’est créer. Décrire, c’est détruire. » Doisneau considère en effet qu’une photo doit se suffire à elle-même. Il ne faut pas la décrire. Ne pas perdre son temps à s’expliquer ou se justifier. Et c’est d’autant plus inutile quand on a, comme lui, un tel souci de la lecture de l’image.

Place de la Concorde 1970 - Robert Doisneau
Place de la Concorde, 1970.
La Seine 1969 - Robert Doisneau
La Seine vue d’en haut, 1969.

 

Un photographe humaniste

La photographie humaniste est un courant artistique qui a commencé à se développer dans les années 1930. C’est néanmoins pendant la période d’après-guerre que quelques photographes français lui donneront ses lettres de noblesse, parmi lesquels Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, ou encore un certain Robert Doisneau.

Ce qui caractérise l’oeuvre humaniste, c’est la  place prépondérante des gens ordinaires, photographiés dans leur quotidien. On parle parfois aussi, pour nommer l’esthétique de ce mouvement, de « réalisme poétique ». L’idée, c’est de prendre des photos sur l’instant, afin de saisir ces émotions de joie, de tristesse, de surprise, etc., qui rythment le quotidien des petites gens. La place est, si je puis dire, donnée à la plus pure sincérité.

Autant dire qu’on reconnaît très bien Robert Doisneau dans toute cette description. Et pour cause ! Celui-ci est aujourd’hui considéré comme l’un des grands noms de l’histoire de la photographie ayant initié le mouvement humaniste.

 

Peinture le long de la Seine - Robert Doisneau
Peinture le long de la Seine (Vers les années 1950).
La diagonale des marches 1953 - robert doisneau
La diagonale des marches, 1953.

 

Un photographe inspirant

J’espère que cet article vous en aura appris un peu plus sur ce sympathique personnage. (Et qu’il vous donnera envie de consulter ses photos.) En effet, pour devenir photographe, il faut aussi savoir se cultiver. Apprendre la photo passe par-là. Et je crois que se familiariser avec l’oeuvre de quelques photographes célèbres et talentueux ne peut qu’être utile à notre progression.

Quoi qu’il en soit, Robert Doisneau reste à mes yeux l’un des photographes les plus inspirants qui soient. 🙂

Et comme promis, je vous mets ici le lien d’une interview donnée par Doisneau à la RTBF. C’est très instructif selon moi. Il parle à la fois de lui, de sa conception de la photo, etc. Je vous laisse découvrir !

 

 

J’ai ajouté plusieurs photos dans cet article. Vous pouvez bien sûr en découvrir davantage, par exemple sur le site officiel de son oeuvre.

Et avant de vous laisser pour de bon, une dernière citation que je trouve sympathique : 🙂

« Jacques Prévert, qui me comprenait très bien, m’avait dit un jour : C’est toujours à l’imparfait de l’objectif que tu conjugues le verbe photographier. »

Boules de Neige au Pont des Arts 1945 - Robert Doisneau
Boules de Neige au Pont des Arts, 1945.
Menton, 1936 - Robert Doisneau
Menton, 1936.
Cirque Pinder, 1949 - Robert Doisneau
Cirque Pinder, 1949.
La Petite Monique, Paris, 1964 - Robert Doisneau
La Petite Monique, Paris, 1964.

Geoffrey Humbert

Je m'intéresse à la photographie depuis quelques mois, et j'ai décidé de créer ce blog pour partager ce que j'apprends, ainsi que ce qui m'enthousiasme. :)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *