La retouche photo est-elle morale ?

Au début, j’hésitais à intituler cet article : « Faut-il retoucher ses photos ? » Et puis, en y réfléchissant bien, je me suis rendu compte que derrière cette question se dissimule souvent une autre question : celle de la moralité. En effet, j’ai le sentiment que certains voient dans la retouche photo quelque chose d’immoral. D’éventuellement injuste. Peut-être aussi de trompeur.

Je propose donc de regarder tout cela d’un peu plus près.

NB : Par « retouche photo », j’entends ici toute modification de l’image pouvant être exécutée à l’aide d’un logiciel. Cela inclut donc la retouche des couleurs ou du cadre, mais également des modifications plus avancées, comme l’altération des formes d’un élément, l’apparition d’un objet, sa disparition, etc.

 

Une loi anti Photoshop

Depuis le 1er Octobre 2017, la législation française impose l’application d’une mention « Photographie retouchée » sur certaines photographies commerciales numériquement modifiées. Pour être plus précis, cette nouvelle loi concerne les images où les corps des mannequins ont subi un traitement sur un logiciel de retouche. Le but de cette loi est de lutter contre les troubles alimentaires tels que l’anorexie.

On admettra en effet volontiers que la publicité est réputée, encore aujourd’hui, pour nous présenter toutes sortes de modèles idéalisés. L’idée est donc de combattre ces représentations inexistantes et surréalistes.

Je ne sais pas si cette mesure permettra vraiment de moraliser l’univers de la pub, et particulièrement la représentation qu’elle peut faire de la femme. (On peut encore sublimer une image avec l’utilisation du maquillage, des éclairages, etc.) En revanche, ce qui est évident, c’est que cette lutte contre la retouche photo atteste bien de la réalité de certains problèmes d’éthique.

Retouche photo Mannequin
L’idée, c’est d’éviter ça.

Parce qu’avec Photoshop, on peut aller très loin :

 

Retouche photo = tromperie ?

Si je synthétise un peu la principale critique qui est faite à l’égard des photos retouchées, c’est qu’elles ne correspondent pas à la réalité qu’elles entendent représenter. Elles la travestissent. Elles l’enjolivent. Plus ennuyeux : ce n’est pas assumé. (On s’en doute toujours, mais ce n’est jamais directement révélé.) Alors, on les accuse de présenter des corps qui n’existent pas, et ainsi de véhiculer des impressions trompeuses aux consommateurs.

Je dois reconnaître que je suis d’accord avec une telle critique. La publicité embellit trop ce qu’elle nous montre.

En revanche, ce qui m’ennuie, c’est quand on se met à considérer que la retouche photo doit être nécessairement écartée. Qu’elle n’est pas digne.

 

« Le post-traitement, c’est pour les nuls »

Si j’en reviens au domaine de la photographie, j’entends parfois certains photographes s’exprimer assez violemment contre la retouche photo. Il en est même qui sont très fiers de ne pas se livrer à cette pratique. Pour eux, le post-traitement, c’est carrément de la « triche ». Rien d’autre qu’une pratique pour les mauvais photographes, qui, ne sachant pas prendre correctement une photo, se sentent ensuite obligés de l’embellir par tous les moyens, à dose de filtres et outils magiques.

Du coup, les éléments que j’ai cités laissent à penser que la retouche photo est, en effet, une pratique immorale. C’est comme ça que la chose nous est présentée. Dans la publicité, elle sert à tromper, à montrer des images qui n’existent pas vraiment. Même en dehors du cadre commercial, l’accusation tient toujours. Et pour finir, la retouche photo, c’est pour les mauvais photographes.

Répondons maintenant à toutes ces accusations.

 

La retouche photo à l’épreuve de la moralité

Le cas de la publicité

Ici, je suis favorable à ce que la retouche photo soit utilisée avec une extrême prudence, voire pas utilisée du tout. En effet, comme on l’a vu précédemment, on peut aller très loin en matière de post-traitement, donc on peut aller très loin dans la tromperie.

L’objectif de la loi anti Photoshop n’est pas directement la protection du consommateur, mais je crois qu’on pourrait même aller en ce sens. En communication commerciale, les embellissements sont monnaie courante. Ça concerne non seulement la représentation des hommes et des femmes, mais parfois aussi les produits. C’est par exemple le cas des vêtements, avec ces marques qui modifient un peu trop leurs images pour faire éclater les couleurs et embellir les matières.

En définitive, par honnêteté vis-à-vis des consommateurs, je trouve ça bien de réglementer la retouche photo.

 

La réalité en photographie

Maintenant, si je vais un peu plus loin, je dois aussi dire qu’une photo non retouchée n’est pas forcément plus réaliste qu’une photo retouchée. Je m’explique : je considère qu’en photographie, la réalité n’existe pas. Ce que nous photographions ressemble, assez souvent, à ce que nous voyons. On pourrait dire encore que ce que nous voyons n’est pas non plus la réalité. (Et je suis d’accord avec ça.) Mais, sans aller jusque-là, je crois qu’il faut admettre que le point de vue que nous adoptons, l’angle avec lequel nous photographions, la vitesse, la profondeur de champ, les ISO que nous paramétrons, sont autant de facteurs capables d’altérer le résultat final, donc de présenter autant de réalités possibles.

Du coup, étant donné que deux photos non retouchées, prétendant capturer un même élément, peuvent présenter une réalité distincte, il est tout aussi possible qu’une photo retouchée présente un rendu plus réaliste qu’une photographie non retouchée. En somme, le post-traitement peut même aider à rendre une scène plus réaliste, par exemple en récupérant du détail et en restituant des couleurs plus naturelles.

 

Votre appareil photo ne peut pas photographier exactement ce que vous voyez

Un problème que nous rencontrons assez fréquemment lorsque nous voulons photographier un paysage, c’est la gestion du contraste entre le ciel et la terre. Admettons que je veuille prendre en photo un champ, par un jour où le ciel est bleu. Selon les conditions lumineuses et la zone de mise au point, il arrive assez souvent que l’on se retrouve avec, soit un ciel bleu et un champ sous-exposé, soit un ciel blanc et un champ correctement exposé. C’est normal : l’appareil photo n’est pas capable de capter autant d’indices de lumination que notre oeil en perçoit.  Pour le dire plus simplement : il ne peut pas, techniquement, représenter une scène fortement contrastée telle que notre oeil la perçoit.

Aucune des deux photos ne présente donc un rendu qui correspond à ce que nos yeux nous montrent. À ce moment-là, seule la retouche permettrait de nous rapprocher de cet état. (J’utilise le conditionnel car lorsqu’on traite ainsi une photo, on est rarement là où on l’a prise, dans les conditions où l’on a prise. Nous n’avons donc que notre mémoire, aussi faillible soit-elle, pour nous aider.)

Tout ça pour dire qu’en matière photographique, je ne crois pas à la réalité au sens strict. En revanche, j’y adhère tout de même dans un sens plus subjectif. (En cela qu’une photo peut présenter quelque chose qui y ressemble. C’est sa capacité à faire preuve de naturel. Mais ce n’est plus le sujet.)

Exemple avec deux photos (assez bien ratées !) réalisées dans le cadre d’une petite expérimentation :

retouche-photo-exemple-01
Là, le ciel est bleu, mais le champ est carrément noir.
retouche-photo-exemple-02
Ici, le champ est à peu près visible (bien qu’un peu sous exposé quand même), et le ciel vire au blanc.

Laquelle des deux photos représente le mieux la réalité ? Ou ce que mes yeux me montraient ? Eh bien, aucune. Bien évidemment, en peaufinant mes réglages, je peux tendre vers quelque chose de plus réaliste. Mais dans ce cas-là, si l’on veut un rendu naturel, le plus facile est encore d’avoir recours à la retouche photo.

 

Pourquoi le post-traitement est un art

Pour finir, la dernière critique qui est faite, c’est que les photographes qui pratiquent le post-traitement sont de mauvais photographes. Étant donné qu’ils « ratent » leurs photos, ils se doivent d’utiliser des méthodes sournoises pour rattraper leurs erreurs.

C’est un peu caricatural, mais certaines personnes pensent encore malheureusement de la sorte. Commençons par dire que la retouche ne doit, en effet, pas être considérée comme un moyen de « sauver les meubles ». Certes, elle le permet parfois. Mais le plus souvent, une photo ratée est une photo ratée, qu’elle soit retouchée ou non. Il s’agit donc toujours de faire tout son possible pour réussir sa photo lors de la prise de vue.

Ce qui me dérange, quand on écarte et qu’on dénigre trop brusquement le post-traitement, c’est qu’on se coupe aveuglément d’une part de son processus créatif. Entendons la chose ainsi : je ne dis pas que la retouche photo est nécessaire. Seulement, je considère qu’elle permet de prolonger la démarche artistique entamée par un photographe. La constitution d’un style, d’un univers, peut également passer par-là.

En soi, la retouche photo est, comme la prise de la photo elle-même, l’occasion de faire preuve de goût et de talent. Il y a toujours ceux qui se lancent là-dedans avec leurs gros sabots, et contrastent leurs images jusqu’à nous faire vomir. Il y a ceux qui aplanissent la peau de leurs modèles au point de les rendre absolument inhumains. Et ainsi de suite.

Mais ce n’est pas parce que certaines personnes font un usage grossier du post-traitement que cette pratique doit être nécessairement bannie ou déconsidérée.

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Avant & après retouche sur Lightroom (Logiciel de retouche photo). L’édition des couleurs permet de créer une ambiance différente.

 

Un prolongement de la créativité

Pour finir, et pour répondre à l’intitulé de cet article, je considère que la retouche photo n’a donc rien d’immoral. L’usage qui en est fait dans la publicité est, ceci dit, déplorable. Et j’entends bien que, par honnêteté vis-à-vis des publics, ne pas retoucher ses images apparaît comme un gage de bonne foi venu des marques. Présenter des photos naturelles, en cela qu’elles ne s’éloignent pas gratuitement de la réalité, a quelque chose de rassurant ici.

Quoi qu’il en soit, à partir du moment où l’on considère la photographie sous un angle plus personnel et plus artistique, le post-traitement est, comme je l’ai dit, une occasion de faire preuve de goût et de talent. Bref, un art à part entière, qui a sa place dans la démarche d’un photographe. En tant qu’artiste, celui-ci n’a d’ailleurs pas le devoir moral de présenter la réalité. Pour faire une comparaison : les peintures d’un Van Gogh ou d’un Cézanne n’ont pas besoin d’être réalistes pour être poignantes.

 

***

 

J’espère une nouvelle fois que cet article vous aura plu, et vous aura décomplexé si vous aviez des réticences morales à retoucher vos images. L’essentiel, c’est simplement de faire preuve de goût et de mesure.

Si vous avez l’avez apprécié, n’hésitez pas à le partager. 🙂

 

Geoffrey Humbert

Je m'intéresse à la photographie depuis quelques mois, et j'ai décidé de créer ce blog pour partager ce que j'apprends, ainsi que ce qui m'enthousiasme. :)

Une pensée sur “La retouche photo est-elle morale ?

  • 30 octobre 2017 à 17 h 59 min
    Permalink

    Bonne analyse. En argentique, cela existait déjà un peu mais avec Photoshop, la retouche a été facilitée et donc banalisée… La loi anti Photoshop limitera peut-être la dérive sur les retouches des corps…

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